===LE CINEMA===
Notre premier film Social : « PRIX & PROFITS»
Il y a des années que nous ne cessions de répéter que tout ou presque était à faire chez nous dans le domaine du cinéma éducateur tant au point de vue scolaire qu'au point de vue post-scolaire, en restant bien entendu sur le terrain pr
olétarien.
Aujourd'hui, grâce surtout à l'initiative hardie de nos camarades Collinet et Allégret qui ont mis à notre disposition le premier ses projets et le second ses réalisations et son travail désintéressé, la Coopé sort son premier film social : Prix et Profits.
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Réalisé en film standard 35 mm, Prix et Profits sera avant la fin de l'année 1932 tiré intégralement et sans coupure d'aucune sorte en film réduit de 9 mm. 5 Pathé-Baby. Nous ne saurions trop recommander à nos filiales départementales et à tous ceux qui disposent de crédits pour le cinéma post-scolaire ou pour les œuvres sociales de souscrire à l'édition de ce film en format réduit. Si nous atteignons cent exemplaires ce qui n'est pas excessif nous pourrons livrer Prix et Profits au même prix que les films Pathé-Baby. Si nous n'arrivons pas à ce chiffre les prix varieront jusqu'à atteindre le double. Mais pour peu que chacun y mette du sien, et l'entreprise mérite qu'on l'aide, cette éventualité n'est pas à envisager. En tout état de cause, d'ailleurs mieux vaudrait encore payer le double des bobines ayant une valeur sociale que des fadaises... pour ne pas dire plus.
Qu'est-ce donc que Prix et Profits pour lequel nous osons faire une aussi franche réclame ? Notre enfant, d'abord ? Ce serait quelque chose, mais ce serait insuffisant. C'est un film au sens de classe très élémentaire, mais très net, le premier film français du genre certainement. Pas d'intrigue plus ou moins romanesque : mais la vie ; pas d'acteurs professionnels et pas de vedettes, mais les seuls acteurs naturels dans l'exercice de leur labeur quotidien. Voilà déjà quelque chose qui n'est négligeable dans la marche vers la réalisation du cinéma vraiment populaire et humain.
Evidemment, Prix et Profits n'a ni l'envergure ni la richesse technique, ni la beauté artistique des films soviétiques les plus connus auxquels de par sa composition il peut seul s'apparenter. Mais il n'a pas eu pour sa réalisation l'appui d'un Etat prolétarien, les ressources d'un budget d'éducation populaire. C'est un film de pauvres... et c'est son plus grand défaut. Si l'on veut en tenir compte pour être juste, on reconnaîtra que dans notre milieu, Allégret a réalisé, avec les moyens plus que modestes mis à sa disposition, un véritable tour de force qui en fait présager d'autres.
Mais peut-être faudrait-il que nous présentions le film avant d'en disserter.
Prix et Profits n'a pas, avons-nous dit de personnages principaux. Sa vedette, c'est la « pomme de terre » du producteur au consommateur. Son drame, c'est la vie, quotidienne des prolétaires dont le besoin, la misère et la faim sont les formes les plus émouvantes. Et sa puissance révolutionnaire réside uniquement dans leur représentation fidèle, représentation sensible aux spectateurs les plus frustes comme aux plus cultivés. Certes, le film n'a pas toute l'ampleur que nous lui aurions désirée. La pomme de terre, comme l'écrivait Freinet, aurait pu défiler « chez le chemineau, le gréviste, l'habitué des soupes populaires, le prisonnier, l'écolier pauvre » et explorer toute la misère prolétarienne opposée par contraste aux repas bourgeois. Prix et Profits, sans aller jusqu'au bout du sujet n'en touche pas moins les parties essentielles, jugeons-en.
Un beau ciel nuageux, au-dessus d'un champ de pommes de terre pris au ras du sol. Puis les pommes de terre fanent, le ciel est gris, l'atmosphère triste. Des gens arrivent du bout du champ en travaillant. Une charrue culbute les pommes de terre. Des femmes et gosses la suivent et les ramassent. Les paniers pleins sont vidés dans un tombereau et le travail continue malgré la lassitude. Le soir arrive. Sur la route déserte, sous le ciel immense et toujours triste le tombereau chemine lentement. Il arrive dans une cour de ferme et sur un petit tas de pommes de terre déjà en place, il déverse son chargement. Alors, c'est le triage, puis la pesée. Les enfants sont toujours là qui aident au travail des adultes. Et le père regarde ses gosses. Pour l'un il entrevoit un complet de confection neuf, étalé à la vitrine d'un magasin. Pour l'autre, une paire de chaussures ; pour l'autre une coiffure...
Et à table un peu plus tard on le voit écrivant de sa grosse main le prix supputé de sa récolte et l'utilisation de ce prix : semence, engrais, réparations, nourriture des animaux, costume, casquette, souliers...
Puis, c'est le départ pour la vente. Le paysan conduit par la bride son cheval qui traîne lourdement la charrette de pommes de terre. Les enfants, heureux, souhaitent au père bon voyage et prompt retour. La route s'allonge et c'est enfin l'arrivée chez le grossiste. Là marchandage et désillusion. Le grossiste montre au paysan des stocks considérables. Et les billets espérés se réduisent. Le producteur est l'éternel vaincu. Il repart tête basse et sur sa liste de commissions, il raie successivement toutes les choses qu'il devrait acheter pour ses enfants... Et puis, voici Paris. Voici les Halles et leur vie grouillante. Les marchands et les marchandes défilent. Chez un gros mandataire des prix sont affichés.
Le gros profiteur fait une apparition. Auto, allure cossue, air satisfait, gros cigare et bel hôtel... Un camion de pommes de terre arrive et décharge ses sacs. Le commis du mandataire fait le pointage. Puis le patron survient pour contrôler lui-même. Sur sa facture les bénéfices déjà réalisés ressortent.
Nous voilà, dans une ruelle d'un quartier ouvrier, devant l'éventaire d'une modeste épicerie. Une camionnette part pendant que le patron continue de sortir ses étalages. La camionnette stoppe devant la boutique du mandataire. Les deux commis bavardent, mais le patron intervient rudement et en gros-plan paraissent qualité et prix de la pomme de terre livrée, tous deux également majorés... Retour à l'épicerie où, dans un sac de pommes de terre, une étiquette indique la nouvelle qualité et le nouveau prix toujours en hausse... Ouvriers, ménagères et marchands des quatre saisons défilent. Une ouvrière, tête nue, mais propre et ordonnée, vient aux provisions. Le commis la sert. La femme paie, son allure est lasse, son expression de visage douloureuse. Elle revient à la maison. Ce sont les quartiers populeux. On secoue les balais par les fenêtres, des gosses jouent dans les ruisseaux... Nous entrons dans une rue défoncée, bordée de maisonnettes misérables. Une barrière délabrée livre passage à la ménagère... On la revoit à la fenêtre ouverte épluchant ses pommes de terre.
Onze heures, c'est la sortie de l'école communale. Une gosse se détache. Nous la suivons jusqu'à son domicile. Elle vient embrasser sa mère, puis sortant ses livres se met à étudier. La mère s'interrompt d'éplucher les pommes de terre pour faire réciter à la gamine sa leçon d'histoire. Et quelle leçon tristement authentique, hélas ! Pendant sa récitation machinale, l'enfant joue instinc-tivement avec un trou que ses doigts ont découvert dans l'un de ses bas. Découverte de la mère, gestes brusques, puis réparation à la course du pauvre bas déjà bien reprisé. Les chaussures éculées de l'enfant et de la mère sont mises en évidence. Le trou est bouché. La mère ramasse les épluchures de pommes de terre qui ont chu sur un journal et ses yeux tombent sur une réclame de chaussures.
Elle a le rictus amer puis se décide à emporter son plat de légumes. Elle reparaît bientôt avec les pommes de terre fumantes. La table est dressée et la mère et l'enfant assises côte à côte commencent à manger. Le mari arrive. Repas silencieux. Mines poignantes... Et soudain des lèvres douloureuses de l'ouvrier, la conclusion jaillit : « il faudrait les supprimer » ! Qui çà ? « Eux ! » les parasites qui s'engraissent de la sueur de ceux qui triment et qu'on voit défiler rapidement devant nous. Comment ? Et dans une vision le travailleur des champs du début du film reparaît, le travailleur de l'usine sortant de sa fournaise marche à sa rencontre. Et tous deux, la main dans la main scèlent sans un commentaire l'union du producteur et du consommateur, l'union de tous ceux qui seuls enfantent la richesse du monde.
Telle est dans sa simplicité le film Prix et Profits. Tel quel, il peut constituer un excellent film de propagande pour toutes les œuvres ouvrières et les œuvres coopératives.
Il comprend environ 550 mètres de film standard, ce qui représente à peu près 30 bobines de film Pathé-Baby de 10 m. ou 15 bobines de 20 m. Le prix sera fixé, dès que nous saurons le nombre d'exemplaires souscrits. Il variera comme nous l'avons dit dès le début entre 12 et 24 fr. la petite bobine, soit 360 à 720 fr. Si nous arrivons à cent exemplaires, c'est le prix inférieur qui sera le bon. Bien noter aussi que nous pourrons livrer dans de bonnes conditions des exemplaires de « Prix et Profits » en films standard.
Concours de scénarios
Puisque nous voilà partis, il ne faut pas nous arrêter en si bon chemin et nous pouvons, dès maintenant, prendre nos dispositions pour l'avenir. A cet effet, nous ouvrons un concours de scénario auquel nous convions tous nos coopérateurs et tous leurs élèves. Il s'agit de mettre au point
1° Des films d'enseignement primaire tenant entier dans une bobine de film Pathé-Baby de 20 m., titre et sous-titres compris. Ce qui correspond à une bobine de film standard de 50 cm. environ ;
2° Des films récréatifs ou sociaux d'une longueur maximum de 1.000 m. en film standard ou de 4.000 mètres en film PathéBaby.
Le choix des sujets est entièrement libre. La seule condition imposée est que les films soient réalisables avec des moyens simples, sans décors artificiels et sans acteurs professionnels. L'idéal serait que les enfants y occupent la place prépondérante en ce qui concerne l'élément humain. Mais cette condition n'en est pas obligatoire. Le concours en question est permanent.
Dans le jury d'appréciation entreront non seulement des membres qualifiés de la Coopérative désignés par les adhérents euxmêmes, mais quelques techniciens qui auront voix délibérative sur le chapître possibilités de réalisations. Le nom des auteurs figurera, s'ils le demandent sur chacun des films réalisés d'après leurs scénarios. Mais la Coopé se réserve le droit de reproduire sans droits d'auteurs, les films choisis en tout format à sa convenance et de disposer seule de ce droit de reproduction. Tous les trois mois des prix importants seront attribués aux lauréats primés. Pour commencer la Coopé offre un « Pathé-Kid ».
R. BOYAU.



